ÖDLAND ET SA MUSIQUE DÉLICIEUSEMENT VINTAGE.
Article publié dans le journal Le Progrès le 12 avril 2010
Ödland s’est fédéré autour du piano de Lorenzo Papace. L’univers musical et visuel du groupe acoustique lyonnais est très fertile en surprises. Etrange et bouleversant, il fait référence à «Alice au pays des merveilles» et aux contes scandinaves. D’une voix charmeuse, la chanteuse et comédienne Alizée Bingöllü, nous invite à passer en permanence de l’autre côté du miroir. Elle a le chic pour susurrer des ballades oniriques délicieusement vintage. La bande de copains où sévit une créative émulation vient de la scène des musiques actuelles. Elle bénéficie également des talents de la photographe Isabelle Royet-Journoud, de la violoniste Léa Bingöllü et de la violoncelliste Alice Tahon. Le nouvel album « Ottocento » est un condensé chromatique des différentes facettes de l’imaginaire fantasmagorique du quatuor. Le répertoire est poétique, teinté de mélancolie, de jazz, de folk russe etc. Les cordes apportent une ambiance très particulière, qui réveille tous nos sens.
OTTOCENTO – REVUE DU WEBZINE TEA
(http://whatalovelytea.blogspot.com) 6 avril 2010.
Depuis dix jours, je fais chaque nuit le même rêve. Oh, il s’y passe toujours de différentes péripéties, mais la trame principale reste la même. Je suis au Pays des Merveilles, ni plus ni moins. Et celui de Lewis, s’il vous plaît, celui du XIXème siècle, avec ses pages jaunies et ses jolies illustrations de l’auteur en noir et blanc, pas celui de Tim, d’aujourd’hui, avec ses vedettes américaines et sa technologie 3D. Au XIXème siècle et donc dans mon rêve, il n’y a pas de cinéma, les frères Lumières sont encore des bambins.
Mais j’exagère, tout n’est quand même pas comme chez Lewis Carroll. La grande différence par rapport au livre, c’est qu’il y a cinq nouveaux personnages. Ils s’appellent Alizée et Léa Bingöllü, Lorenzo Papace, Alice Tahon et Isabelle Royet-Journoud.
Ils viennent du 21è siècle aussi, malgré ce que leurs costumes et leur manière de parler pourraient laisser penser, et vivent d’ordinaire à Lyon, quand ils ne se baladent pas dans les rêves. Ensemble, ils forment Ödland, c’est un curieux nom qui suscite l’imaginaire, ont-ils expliqué une fois au Chapelier fou.
Ce sont des musiciens acoustiques. Alizée chante, tantôt en français, tantôt en anglais. Elle a une voix aigüe et plutôt enfantine, qui parfois prend des inflexions inquiétantes. J’aime beaucoup quand Ödland joue. On croirait une boîte à musique améliorée, où violon, violoncelle et piano pourrait s’épanouir à leur guise.
Leurs chansons font surtout référence à Alice au Pays des merveilles. Il y a la Reine de Coeur (The Queen Of Hearts), la Chenille (The Caterpillar) et on peut même boire du thé pendant plus de dix minutes avec le Chapelier fou, le Lièvre de Mars et le Loir (Un Thé Chez Les Fous). J’aime beaucoup le thé.
De temps à autre, le rêve s’échappe de l’univers d’Alice, mais je ne suis jamais perdue tout à fait, puisque Ödland et le XIXème siècle m’accompagnent. Les Lyonnais racontent de drôles d’histoires, comme celle de Mathilde Rossignol, ma préférée, jeune fille piétinée lors d’un bal en 1897, et dansant depuis dans les bras de Gustave le fantôme. Ils aiment aussi beaucoup s’extasier sur les dernières inventions : le Train, la photographie (Halogénures d’Argent), ou encore le télégraphe (De Vienne à Paris). Les cinq membres d’Ödland sont passionnants, on dirait des personnages de livres, ou des magiciens.
Lorenzo, qui est à l’origine du projet et avec qui j’ai déjà pris une tasse de thé dans des rêves antérieurs, m’explique comment ils ont tout fait eux-mêmes. Ils ont enregistré leurs chansons à la maison et en une seule prise à chaque fois, et en acoustique bien sûr, ont fait de (jolies) photographies, Lorenzo s’est occupé du graphisme, et ils ont décidé d’auto produire et distribuer leur premier album, Ottocento. (…)
Le rêve dure plus d’une heure, je voyage dans le temps avec ces cinq joyeux drilles et leur musique, rencontre d’autres étranges personnages et vois de nouveaux paysages. Et puis je me réveille, et rappuie sur le bouton.
INTERVIEW POUR LE MAGAZINE CRUMB
(www.crumb.fr) Mai 2010
Pouvez vous nous présenter le projet en quelques mots ?
Ödland est un projet de musique entièrement acoustique qui puise ses inspirations dans le XIXe siècle et le Romantisme. Mais il reste avant tout moderne et occupe une place à part dans la chanson actuelle.
Ödland est un groupe fondé par Lorenzo Papace, pianiste et compositeur, avec Alizée Bingöllü au chant, Isabelle Royet-Journoud aux ukulélé et jouets, Léa Bingöllü au violon. Alice Tahon, violoncelliste, a rejoint Ödland seulement pour l’album Ottocento.
Beaucoup d’influences se mêlent dans votre musique. Finalement, on a l’impression que votre album a été travaillé et retravaillé. Combien de temps a t-il fallut pour qu’Ottocento arrive à maturité ?
Il a fallut un an, beaucoup de travail et d’amour. L’album arrive dans la suite de notre premier EP The Caterpillar sorti en avril 2009. Les différentes chansons ont été là assez tôt, mais beaucoup de changements ont été opérés avec l’arrivée du violoncelle.
Il y a en effet beaucoup d’influences dans cet album. Et pourtant nous n’avons eu la place de mettre toutes nos chansons. Nous voulions vraiment quelque chose de riche et conséquent.
Ottocento est un jalon posé dans notre parcours, une base solide pour la suite. Nous avons l’impression qu’aucun morceau ne se ressemblent. Le style musical et les instruments utilisés façonnent l’unité de l’album mais c’est à chaque fois de nouvelles couleurs et sensations.
Au délà de l’aspect musical, l’album est visuel et théâtral. Ce n’est pas seulement de la musique que l’on écoute, c’est aussi… des images ! Par qui, par quoi ont-elles été inspirées ?
L’image est une composante essentielle du groupe, et nous en avons conscience. Aujourd’hui, on peut difficilement toucher les personnes avec une musique nouvelle si on ne passe par l’image. Le monde est pensé en terme d’image. Cela ne signifie pas que l’image ou notre musique sont superficielles, mais c’est le passage obligatoire pour faire passer nos idées. Si les images sont ratées ou pas adaptées, le projet musical sera mal perçu voire incompris.
Nous utilisons beaucoup internet pour diffuser notre musique. Ce média lui-même est voué à l’image. On se promène dans des images internet, pas dans des sons, encore moins dans des goûts ou odeurs.
Si l’odorat était le sens le plus important dans notre société, alors peut-être aurions nous développé un parfum qui reflète notre univers musical.
Quelle odeur Ödland pourrait bien avoir ? Quel goût serait Ödland ? Un fruit désuet, peut-être. Notre culture est bien trop limitée dans ces sens pour imaginer quelque chose d’intéressant.
En revanche en ce qui concerne l’image, nous sommes plus à l’aise. Alizée est comédienne, Isabelle est photographe, et Lorenzo est photographe et réalisateur.
L’album Ottocento n’est donc pas seulement de la musique, il est aussi un objet graphique précieux, inspiré par les vieilles boîtes richement décorées. Les photographies sont entièrement réalisées en argentique, pour garder la magie de la chimie. Lorenzo a co-réalisé deux clips pour la sortie du disque.
«The Queen of Hearts» avec Vincent Pianina, complètement en photo animée à base de papiers découpés. Et «The Well» avec Maximilien Dumesnil sur le thème d’Alice au Pays des merveilles,
mais cette fois en vidéo. L’idée était de se rapprocher des ambiances originales créées par Lewis Carroll.
D’ailleurs, le nom du groupe fait référence à un conte scandinave. N’avez vous pas pensé à transcrire l’univers d’Ottocento en livre ?
Oui bien sûr, nous y avons pensé. Nous voudrions faire un livre avec beaucoup de nos photographies. Nous tenons beaucoup à ces images et au bout d’un moment, les voir sur un écran est lassant. Avec le format papier, c’est incomparable. Nous sommes déjà très content du livret d’Ottocento où nous avons vraiment soigné la présentation. Mais éditer un livre plus conséquent est l’un de nos projets.
Nous projetons aussi de publier un livre de partitions, mais c’est sûrement encore trop tôt. Il ne faut pas oublier qu’Ödland n’a pas plus d’un an.
En une année il s’est passé beaucoup de choses, on voudrait que ça aille toujours plus vite, c’est sûr. Mais nous devons être patients et laisser le temps aux gens de découvrir notre musique avant de décliner notre univers sur de nombreux supports.
La musique française actuelle est-elle trop conventionnelle ? Que lui reprochez-vous ?
Il semblerait bien oui. Beaucoup d’expériences sont menées mais trop souvent dans le silence. Mais nous ne pensons pas que ce soit un problème de musiciens. En France comme ailleurs, il y a beaucoup de personnes créatives.
Ce n’est pas non plus un problème de public. Quoi qu’on en dise, le public français n’est pas une «masse» qui ne supporte que la musique facile et bête. Il y a au contraire beaucoup de curieux. Nous sommes à chaque fois étonnés de voir que notre musique touche des personnes de tous horizons, sans limite de culture, d’éducation ni de milieu. Cela fait d’ailleurs très plaisir à voir car nous apportons quelque chose parfois très proche de la musique classique, et beaucoup de personnes y sont réceptives et laissent tomber les préjugés.
Nous pensons que s’il y a un problème, il vient plus de l’industrie et des personnes qui prennent des décisions automatiques au nom de la culture de masse.
Aujourd’hui, ce phénomène ne semble pas limité au seul domaine de la musique mais c’est par celui-ci que nous le vivons. Ödland n’intéresse pas les grosses compagnies.
On nous a reproché de ne pas être assez «mainstream», qu’au vue du marché de la musique qui ne se porte pas très bien, ces personnes ne préfèrent par investir dans des projets comme le notre qui ont l’air risqués et se réfugient dans des valeurs sûres. C’est-à-dire dans du déjà-vu.
Mais alors, si pour sortir de la crise du disque, on ne produit plus que des choses qui se ressemblent, c’est vraiment la fin.
En ce qui nous concerne, nous avons décidé de promouvoir notre musique telle qu’elle est, et nous verrons si cela fonctionne ou non. Nous nous concentrons sur notre public, que nous élargissons un peu chaque jour. Nous auto-produisons nos albums, nous les dessinons nous-même, les enregistrons, les fabriquons, les vendons, les distribuons.
Bien sûr c’est un système lent. Mais les personnes que nous touchons de cette façon ne tombent pas amoureuses de notre musique sous l’effet d’une campagne de publicité assommante, mais bien parce que notre univers les séduit.
Nous ne savons pas jusqu’où nous irons, si un jour l’industrie nous aidera ou non. Mais nous savons que les débuts se font seuls, que chaque nouveau fan ou chaque cd qui prend le départ est une grande chance.
Beaucoup de chansons sont écrites en anglais. Pourquoi ce choix ?
Nous utilisons beaucoup l’anglais sur notre site et souvent pour communiquer. C’est avant tout parce que nous avons d’abord eu plus d’écoute en Angleterre et en Allemagne avec notre premier EP que nous usons de cette langue. Mais ce n’est pas notre priorité pour la musique.
Dans notre premier EP, il n’y a qu’une seule chanson qui contient un peu d’anglais, c’est tout. Si vous écoutez Ottocento, les parties anglaises qui s’y trouvent sont presque absolument toutes extraites de l’oeuvre originale d’Alice au Pays des Merveilles.
Pour tout le reste, nous restons des amoureux de la langue française, il serait trop dommage de la laisser de côté.
La signification des chansons, les histoires et l’humour nous importent beaucoup. Nous avons beaucoup d’écoute à l’international. Nous envoyons souvent des albums aux États-Unis ou même au Japon.
C’est pourquoi nous sommes un peu partagés entre l’anglais et le français. La langue universelle ou la langue du coeur. Il y a de la fragilité dans Ödland. Il y en a aussi dans la prononciation de l’anglais, un accent pas toujours très droit. Cela fait partie de notre musique.
Notre premier morceau composé et enregistré fut The Caterpillar qui mélange anglais et français, politesse et irrévérence, à l’image de ce chapitre d’Alice.
La discussion avec la Chenille se perd dans des jeux sur les bonnes manières et ces paroles ouvrent notre album «That is not said right, not quite right I’m afraid». Il y aura donc quelques espiègleries dans Ottocento, le ton est donné.
Ödland est avant tout un projet de scène. A partir de quand serez vous sur les routes de France ?
Une tournée se dessine pour Juillet 2010. C’est un projet complexe à organiser car nous sommes seuls. Cependant, nous avons trouvé un tourneur anglais, la majorité de nos concerts aura donc lieu là-bas, entre Londres, Manchester et Liverpool. Nous espérons aussi faire un détour par Paris. Mais nous voulons tourner en France aussi dès que possible, sans aucun doute en 2011.
Si nous trouvons un tourneur d’ici là, ce sera plus aisé, dans le cas contraire nous organiserons le voyage à nouveau seuls.
Nous avons tellement hâte de pouvoir faire voyager notre musique.
Il est clair qu’Ödland est un projet de scène. Il n’y a rien d’électronique dans notre musique, les choses se passent sur scène comme sur l’album.
L’avantage du spectacle est que l’on est beaucoup plus attentif à chaque détail car on arrive bien à dissocier le rôle de chaque membre du groupe, les jouets d’Isabelle. Et puis il y a le jeu incroyable d’Alizée, qu’on ne peut pas comprendre ailleurs que sur une scène.
La chose qui vous fait le plus peur ?
Ne pas avoir eu le temps de conquérir le monde.
La chose qui vous fait sourire ?
Susciter la curiosité des personnes, et les attirer pour les emmener très loin dans le terrier.
Une dernière chose à dire à nos lecteurs pour la fin ?
Debout. Vive le thé. Portez tutus et faites dérailler trains. Déterrons nos morts et saignons le monde moderne à coup de nuages de lait.

